Lecture analytique de "Tu me disais" d'André Verdet

Publié le par M. Urnauer

LECTURE ANALYTIQUE DE  « TU ME DISAIS » D’ANDRÉ VERDET 

 

 

è Un poème lyrique, à la 2ème personne du singulier, qui rend en même temps hommage à un ami et à la femme qu’il aimait, et écrit dans des circonstances (ou plutôt un contexte) dramatiques.

 

Pour plus d’information : http://www.artezia.net/litterature/andre-verdet/andre-verdet.htm

 

André Verdet  ( 1913 – 2004 ) poète, peintre, sculpteur, jazzman ; ami de Jacques Prévert et de Robert Desnos ( mais aussi des peintres Picasso, Miro, Chagall et de Jean Cocteau).

Il participa activement à la Résistance, dans le mouvement Combat, sous le pseudonyme du Commandant Duroc, chargé du sabotage et du contre-espionnage, fut arrêté par la Gestapo et emmené à Auschwitz (le 27 avril 1944) puis à Buchenwald (le 12 mai) en même temps que son ami Robert Desnos. Mais tandis que Verdet reviendra des camps et se sera arrêté à Buchenwald, le calvaire de Desnos se sera poursuivi jusqu’à Flossenburg (en Bavière ; le 25 mai) puis jusqu’à l’enfer de Flöha ( en Saxe, le 2 juin) ; on sait que, à peine libéré de Flöha, il succombera au typhus à Terezin le 8 juin 1945, ayant prononcé ces derniers mots avant de mourir « C’est mon matin le plus matinal … »

Est-ce à lui qu’André Verdet pensait, lorsqu’il écrivit « Tu me disais », écrit à Buchenwald, puis rassemblé avec d’autres en 1947 dans le recueil  Les Jours, les Nuits et puis l’Aurore ? Il est difficile de le dire …

Quoi qu’il en soit, nous allons faire la lecture analytique de ce texte, qui a la particularité d’être un poème lyrique à la 2ème personne du singulier (dont nous examinerons la composition), qui rend un éloge émouvant à la femme éperdument aimée par un ami perdu et dont le poète se fait, en quelque sorte, le porte parole, sensible et discret, pour lui rendre un dernier hommage.

 

I/ 1 poème lyrique à la 2ème personne du singulier : ( répétition de « Tu me disais » (anaphore) + discours rapporté + jeu-décalage entre les temps verbaux imparfait / présent ).

 

 

è1ère strophe de 10 vers, suivie de  5 tercets ; vers non rimés, en alexandrins ( sauf dernière strophe : hexasyllabes, puis octosyllabes, puis retour à l’alexandrin è marque la rupture de cette strophe avec le reste du poème + brutalité de l’énoncé : « Tu es mort camarade »

+ repose sur un jeu de répétitions : « Tu me disais » et « Ma femme », « Je voudrais » + enjambements

- L’anaphore « Tu me disais » (présente 1 vers sur 2 dans la 1ère strophe ; puis en début de chaque tercet ds les str suivantes + adverbe ( « aussi , encore ( 2 x) , enfin » ) permet d’introduire un discours rapporté

( sans qu’il y ait présence de guillemets, ni même de toute autre ponctuation)

è discours direct censé être prononcé par un autre ; le « Je » apparaissant à travers les répétitions de

 « Ma femme » et de « Je voudrais » ( aux strophes 3, 4 et 5)

 

è Jeu sur les temps verbaux : Imparfait ( «  Tu me disais » ; semble renvoyer avec insistance à un passé (révolu ?...) = un temps qui n’est plus (sans qu’on sache encore pourquoi) ) /  Présent d’énonciation du discours direct ( c’est justement ce portrait élogieux de la femme qui est « encadré » par un temps imparfait è comme si c’était c’est amour absolu qu’il fallait comprendre au passé) / Conditionnel = mode virtuel ; répétition de « Je voudrais » è signale un empêchement ( de « lui écrire » ? de « la chanter » ; une impossibilité ( de « revenir » ?...)

è Particularité : contrairement à l’habitude, « Je » ne s’adresse pas directement à la femme qu’il aime ;  l’enjambement au vers 20-21 : « Je voudrais revenir / Près d’elle » signale explicitement la distance, l’éloignement qui sépare l’ami de la femme aimée (nous fait penser à « l’amour de loin », thème fréquemment pratiqué du temps des Croisades …). Prends l’ami-poète à témoin / comme confident.

 

è Le portrait de la femme, en lui-même, repose sur un parallélisme facilement identifiable dans la 1ère strophe : GN « Ma femme » + est + qualificatif suivi d’une comparaison + nbrx enjambements, à l’aide des pronoms subordonnés relatifs.

 

+ [liaison] selon les thèmes poétiques habituels

 

è II/ Un éloge émouvant de la femme aimée ( qui rappelle la poésie surréaliste : ami de Desnos)

 

- Portrait élogieux de la femme, qu’inspire un amour absolu, fou, cosmique ( ce en quoi il se rapproche des poèmes surréalistes tels que « La courbe de tes yeux » ou de « L’Amoureuse » d’Éluard, ou « J’ai tant rêvé de toi » de Desnos, pour n’en citer que quelques-uns)

 

è femme idéale, sublimée à l’aide d’épithètes (et attributs du sujets) simple : « belle, douce, fraîche, simple, bonne »

è comparée à un élément associé à la nature ( è lyrisme ) : « aube », « eau », « biche », « herbe », « étoile », « aile », « printemps », « aurore » è voilà ce qui explique en quoi l’amour de la femme se fait également expérience cosmique : amour fusionnel entre l’ami et la femme, la femme et la Nature, et, par-delà la Nature, le monde tout entier.

è allusions aux contes de fée ( vv 7-8) ; à un autre poète, romantique et lyrique ( Musset et sa célèbre « Nuit de Mai » ; vv 9-10)

è association inattendue de mots d’où surgit l’image éblouissante, comme dans la poésie surréaliste ( rappelle l’écriture automatique) : vv 3-4 ; ou « Son image tremblant dans le creux de mes mains » (qui, personnellement, me fait penser à « L’amoureuse » d’Éluard).

è mais, progressivement, surgit une autre forme d’inconscient, sans doute plus inquiétante :

- à la fois lié à la blancheur ( « aube » (v 1)  ; « vierge (…) blancheur » ( v. 12)  ; « fantôme » (v.13) ) ; puis surtout à la mort : « fantôme » ( v. 13 ) ;  (poètes) « morts » (v. 19) ; vv 21-22 ( surtout « songe » + « je ne serais plus » = fait à nouveau penser à un fantôme.

Jusqu’à la strophe finale, chute qui nous apparaît comme une révélation (« Tu es mort camarade) et qui clôt merveilleusement le poème (« Ta bouche souriant au fabuleux amour » è rappelle à nouveau l’amour fou sublimé par les surréalistes)

è (transition) nous permet de comprendre qu’il n’est pas seulement fait l’éloge de la femme aimée, mais aussi (et en même temps) celui de l’ami perdu.

 

è III /  Le rôle du poète (ami) : porte-parole (/ héraut ) de la parole (morte /) perdue

 

è strophe finale ( + précision que le poème a été écrit à « Buchenwald », durant la période d’incarcération d’André Verdet)  = chute = révélation + rupture brutale (même dans le rythme et la longueur des vers) qui nous permet d’élucider certaines questions ( pourquoi « Tu me disais » = imparfait) et, bien évidemment, nous incite à relire le poème sous une autre lumière ( surtout les strophes 3, 4 et 5

è vers 2 et 3 de la strophe 3 = « le creux de mes mains » è on pourrait penser à une prière intime, alors que l’aube se lève sur le camp ( perso, je pense à Si c’est un homme de Primo Levi) ;

è strophe 4 : permet de comprendre autrement « les poètes / qui sont morts » (comme un hommage aux poètes Résistants morts dans les camps)

è strophe 5 : permet de mieux comprendre pourquoi l’ami parle de lui comme s’il était déjà un fantôme.

- Et l’on repense alors à ce vers(et) de Desnos, qui trouve ici une émouvante résonance :

«  J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie. » ( Desnos )

- Et l’on en vient à se demander si ce n’est pas lui, cet ami mort « Atrocement dans les supplices » mais qui voudrait encore chanter les douceurs de vivre et d’aimer ( è constitue une antithèse)

et sublimer l’amour pour en faire son viatique  [ça y est : je m’emballe, et j’en fais des alexandrins !... ^^]

ne serait pas justement Desnos.

- ou bien un ami ( « camarade » ; terme fort, pour l’époque, qu’on soit ou non communiste) de Verdet, à qui le poète rend une dernière fois hommage en lui prêtant ses propres mots, à lui qui rêvait de chanter « Avec des mots volés dans le cœur des poètes » ( v. 18 ) .

- Ainsi c’est par des mots qui disent le chant du cœur ( de l’ami, de la femme, mais aussi du Poète) que Verdet parvient à la fois à nous parler d’amour ( dont il aurait été l’ultime confident, pour son camarade) et à évoquer son amitié (pour celui qui aime encore à travers les supplices et malgré la haine ambiante).

 

 

Dans le poème « Tu me disais », André Verdet rend un vibrant hommage à un ami, qui, jusqu’au bout, lui aura, semble-t-il, confié son amour fou, malgré l’atrocité des camps de concentration. Plutôt que d’évoquer cette horreur (qu’il réduit, comme pour l’abréger, en un seul vers, l’avant-dernier) , il préfère décliner l’amour sous ses formes les plus absolues, les plus lumineuses, faisant appel à des images oniriques que n’auraient pas renier les poètes surréalistes, en leur temps.

Double hommage, donc : celui de la femme aimée et celui de l’ami qui l’a aimée. Mais hommage au Poète aussi, qui se fait le chantre d’un amour qui n’est même pas le sien, mais qui, transcendé par les mots de la Poésie, nous fait toucher « au fabuleux amour », bien plus fort que la mort, et malgré la perte de l’être cher.

Si bien que l’on peut dire qu’une fois passée la mort, et l’horreur de la Guerre et des camps de concentration, nous restent seul encore le Souvenir de l’Amour, et les mots du Poètes, qui n’a de cesse de  le transcender jusqu’à le raviver.

 

[Bien sûr, si vous reprenez ces mêmes termes, le jour de votre oral de bac, vous allez passer pour de sombres perroquets mécaniques et sans âmes, de vulgaires rapporteurs sans cervelle. Autrement dit, à vous, maintenant, de vous faire vos propres idées, vos propres mots, votre propre analyse du texte ; selon vos compétences (plus nombreuses et plus fortes que vous ne croyez … mais faites-vous confiance, et commencez donc par vous respecter vous-mêmes !), vos connaissances (qui n’augmenteront qu’en proportion de vos révisions !...) et votre sensibilité personnelle.]

 

« Le professeur ne doit pas apprendre des pensées … mais à penser. Il ne doit pas porter l’élève mais le guider si l’on veut qu’à l’avenir il soit capable de marcher de lui-même »  ( Emmanuel Kant ( également auteur de Qu’est-ce que les Lumières ; ah tiens !...) sur le programme de ses leçons pour le semestre d’hiver 1765-1766) .

 

Arrêtez donc de réclamer sans cesse d’être portés et donnez-vous les moyens de marcher de vous-même.

Le chemin est encore long.

Vous êtes seuls à pouvoir le faire, pour faire que ce soit VOTRE chemin.

Sinon, autant être aveugle, sourd, indifférent à tout ce qui vous entoure, et à la « beauté des choses »

( à force d’avoir peur de tout, on finit par en oublier de vivre. Ce serait dommage, tout de même !...)

Ce fut lourd, parfois, pour moi, de vous porter quand vous traîniez, et que vous me faisiez marcher …

Mais ce fut aussi un plaisir, à d’autres moments, d’être à vos côtés.

Le chemin n’est pas seulement semé d’embûches. On y sème également des fleurs de rhétorique, par exemple. Et nul ne peut dire aujourd’hui ce qui y poussera bien demain.

Je me serais peut-être planté.

Mais au moins j’aurais essayé.

Maintenant …

A vous de jouer !

Publié dans exemple de M. Urnauer

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