Vendredi 12 juin 5 12 /06 /Juin 00:15

LECTURE ANALYTIQUE DE JE TRAHIRAI DEMAIN

 DE MARIANNE COHN

 

 

Marianne Cohn est née à Mannheim en 1922, dans une famille d’universitaires de gauche et d’origine juive, dont l’existence fut mouvementée entre 1934 et 1944, entre exil et emprisonnement. Entrée en Résistance dès 1941, participant à la construction du Mouvement de Jeunesse Sioniste (MJS) de septembre 1942 à janvier 1944, sous le pseudonyme de Colin, elle se chargea de faire passer clandestinement des enfants juifs vers la Suisse. C’est lors d’une de ses actions qu’elle fut arrêtée, le 31 mai 1944, à 200m de la frontière, à Annemasse ( = probablement dénoncée ), alors qu’elle avait en charge une trentaine d’enfants, qu’elle refusa d’abandonner, alors que le maire lui avait proposé de s’évader. Emmenée dans la nuit du 7 au 8 juillet 1944 par la Gestapo, et assassinée, probablement après de longues séances de torture.

C’est donc en tant que Résistante, juive, et martyr torturée par les nazis, que Marianne Cohn est encore connue, mais aussi grâce à un poème, « Je trahirai demain », peut-être écrit de sa main, sans que cela soit sûr. Peut-on alors parler de poème de Résistance ou plutôt du poème d’une Résistance, sans rapport, en tout cas, avec les nombreux poètes (dont d’anciens surréalistes …) qui ont beaucoup publié durant cette période ?

Pour bien répondre à cette question, nous verrons, tout d’abord, comment ce poème évoque la Résistance, et plus encore la torture, alors couramment pratiquée. Puis nous nous intéresserons à la dimension lyrique de ce texte, qui exprime aussi bien la souffrance que l’espoir. Pour finir, nous nous intéresserons au destin particulier de ce poème, écrit dans des circonstances difficiles à définir, mais qui s’est finalement retrouvé dans l’anthologie de Pierre Seghers intitulée La Résistance et ses poètes, paru en 1975.

 

1 / Un poème (de Résistance) évoquant la torture

 

è moins un poème engagé qu’un poème qui témoigne de l’engagement de son auteur (nuance …)

 

- (composition) : poème en vers libres, de strophes inégales, sans rimes, avec présence de ponctuation.  Phrases simples et courtes ( Sujet – Verbe –Complément) , avec un rythme qui s’appuie surtout sur les nombreuses répétitions et les jeux d’opposition

è répétition : - « Je trahirai demain (pas aujourd’hui) » = titre du poème + vv 1, 9, 18 et 24 ( sans « pas aujourd’hui ») è revient de façon cyclique et assure son unité au poème ; en ponctue chaque partie.

è + anaphores : « Pour » ( strophe 4) et « La lime » (strophe 5)

 

è oppositions :

- « Aujourd’hui » vs « Demain » ( + même jeu au niveau des temps verbaux) : là  aussi, tout au long du texte : aujourd’hui en fin de vers 1, repris au début du vers suivant ; « Demain », fonctionne comme une sorte de rejet dans le 2ème vers de la strophe 3 ; « Aujourd’hui » encore, présent au début de la dernière strophe, pour mieux s’opposer au mot final, « demain ».

- « Je » s’oppose à « Vous » : « Je trahirai » ( = dévalorisé, en apparence) ; « Vous » désigne ses adversaires, ses bourreaux

 

è « Vous » ( 2 1ères strophes), lié à la souffrance physique (juste évoquée, en termes suffisamment efficaces) :

« arrachez – moi les ongles » ; « Vous êtes cinq mains dures avec des bagues » ;

« Vous avez aux pieds des chaussures

Avec des clous. »

                        è synecdoque + euphémisme : « vous » désigné par les éléments qui servent à la torture (juste évoquée ; comme pour en atténuer la portée, la violence)

 

- « Je » ( strophes 3 à fin) lié à la torture morale : « Il me faut la nuit pour me résoudre » (v 11) ; « pour renier mes amis » ( v 14)

 

è souffrance, isolement du Je, mais aussi courage ( vv 4-5) qui témoignent d’une situation bien précise (scène de torture) , en empruntant à plusieurs registres (pathétique, tragique, surtout lyrique)

 

2 / Un poème lyrique : entre souffrances et espoir

 

- forte présence du « Je » = poème lyrique ?

è renvoie à des émotions, suggère des sentiments, juste évoqués, ou même implicites ( ex : not. v 13 et ensemble de la strophe 4 qui le reprend et développe)

- liés à l’idée même de trahison => jeu sur l’emploi de ce terme (et les différents sens contextuels qu’il prend) :  è 1ère et 2ème strophes : sens propre ( trahir = parler / dénoncer / céder à la torture)

            è strophes 3 et 4 : trahir = « renier, abjurer, trahir (la vie) » = renier ses valeurs, ses idéaux  ( « abjurer le pain et le vin » = renier sa Foi + fait penser au martyr chrétien [mais Marianne Cohn est juive…]

            è 2 dernières strophes = trahir sa vie (en se suicidant) è jeux entre anaphore (« La lime ») + chiasme (est / n’est pas / n’est pas / est ) et rimes (paronymes) ( « carreau / barreau / bourreau ») pour finir par « mon poignet » = effet de surprise (intrus) , qui suggère sans le dire le suicide.

 

è registre pathétique : auteur = victime, sacrifiée. En étant seulement suggérée, la souffrance ressentie frappe plus efficacement notre imaginaire (compatissant).

 

è registre tragique : demain vs aujourd’hui + « Il ne me faut pas moins d’une nuit » = suit la temporalité tragique ( de l’aube à la nuit qui annonce la mort)

- mais aussi espoir : la souffrance, la trahison, la mort, peuvent encore être repoussée d’une journée ( cf not. rejet du vers 10 è repousser « Demain » au vers suivant).

è La Résistance passe avant tout ici comme la résistance à la torture (v 3 ) et à la souffrance ( v 23)

 

3 / Un poème emblématique (entre fiction et réalité ?)

 

è On ne saura jamais dans quelles circonstances exactes a été écrit ce poème, mais sa fortune littéraire ( = son destin, son héritage ) va bien au-delà de sa valeur littéraire : il est devenu emblématique (des (juifs) victimes de la Gestapo, et même de toutes les victimes de la Torture => portée universelle )

 

- souffrance partout dans ce poème ; d’autant plus accrue que l’on sait que son auteure supposée est justement morte après avoir été torturée par la Gestapo.

- rappelons le contexte : à la fin de le guerre, l’un des enfants arrêtés avec Marianne Cohn et internés depuis à la prison d’Annemasse, remet à un responsable du MJS un poème que MC aurait écrit lors d’un premier séjour en prison, en novembre 1943 è fiction ou réalité ?

- Si réalité : on imagine l’angoisse d’être torturée qui s’exprime avec discrétion (comme pour atténuer la violence). « Aujourd’hui je n’ai rien à dire » : comme si exprimer (directement) les mots de la souffrance était déjà une torture, comme une trahison è mieux vaut l’implicite, l’évocation (de la poésie ; là où le roman développerait). è poème conçu alors comme une sorte de catharsis (= permet de se purger de ses angoisses, de la pitié et de la terreur provoquée par l’emprisonnement et la perspective de la torture) è poème poignant, parce qu’il part d’une situation réellement vécue + prémonitoire.

 

- Si fiction : poème écrit par quelqu’un d’autre que Marianne Cohn, comme pour lui rendre hommage, tout en imaginant ses deniers jours vécus, et les souffrances subies. è poème poignant, parce que même si elle n’en est pas l’auteur, on peut supposer qu’elle a vécu une situation assez proche On retrouve alors la « dimension commémorative » présente dans d’autres poèmes de notre corpus (« Strophes pour se souvenir », « Gabriel Péri » et « Tu me disais », à un moindre degré).

 

- Peu importe que le témoignage soit vrai ; il suffit qu’il soit évocateur.

 

- Mais qu’en est-il alors de la qualité littéraire de ce poème ? (ça, je vous en laisse juge è précision : ce n’est pas à vous, élève(s), de dire à l’examinateur « je vous en laisse juge » ; c’est bien à vous de juger : ce poème vous a-t-il plus, vous a-t-il touché ? pourquoi ?... Et ce sera votre conclusion (= bilan ( = réunir les idées fortes) + appréciation personnelle + ouverture =) Une réponse possible, comme toujours : ce qu’il a d’universel = par son témoignage (même fictif) ce n’est pas qu’aux victimes de la Gestapo qu’il rend hommage, mais bien à toutes les victimes de la torture).

Par 1ères S2 et S3 - Publié dans : exemple de M. Urnauer
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Retour à l'accueil

Présentation

  • : Le blog poétique des élèves de 1ère S2 et de 1ère S3 du lycée Joseph Loth de PONTIVY
  • : Littérature
  • : Choisis par chaque élève, 1 poème engagé, 1 poème lyrique et 1 image associée à chacun accompagnés d'une présentation et d'une explication permettant de mieux apprécier et de mieux comprendre.

Texte Libre

Recherche

Calendrier

Août 2014
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31
             
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus