Question de corpus (par Jérémy Jaffré et M. Urnauer)

Publié le par 1ères S2 et S3

Poèmes retenus :

 

- « Les yeux d’Elsa » d’Aragon ( 1942 )

 

- « Notre vie » d’Éluard (du recueil  Le temps déborde ; 1947 )

 

- « La courbe de tes yeux » d’Éluard  ( du recueil Capitale de la douleur ; 1926 )

 

- « Jamais d’autre que toi » de Desnos  ( du recueil  Corps et biens ; 1930 )

 

Question : En quoi peut-on dire que ces poèmes sont ou  non surréalistes ?...

 

 

 

Le mouvement surréaliste est né dans les années 1920, avec la parution de Champs Magnétiques, recueil poétique écrit par André Breton et Philippe Soupault, puis le premier Manifeste du surréalisme, écrit par Breton en 1924. Selon ce qu’il écrit, le surréalisme a pour but l’expression libre de la pensée sans aucun contrôle de la raison.

Louis Aragon, auteur du poème « Les yeux d’Elsa », dans le recueil du même nom publié en 1942, Paul Éluard, qui a publié « La courbe de tes yeux » dans le recueil Capitale de la douleur en 1926 et « Notre vie » dans Le temps déborde en 1930, et Robert Desnos ayant composé « Jamais d’autre que toi » dans Corps et biens en1930 ont tous les trois été des figures majeures du mouvement, dont ils se sont éloignés à des périodes différentes.

Aussi, nous pouvons nous demander si les quatre poèmes que nous venons de citer, eux-mêmes publiés à des périodes différentes, peuvent ou non être considérés comme des poèmes surréalistes ou, au moins, d’influence surréaliste.

 

Aragon a rompu avec Breton et le mouvement surréaliste en 1932 ; or, « Les yeux d’Elsa » datent de 1942. Cependant, même dix ans plus tard, on ressent une certaine influence surréaliste dans ce poème. En effet, certaines phrases n’ont pas de sens, mais créent des images qui peuvent être différentes pour chaque lecteur. Par exemple, le vers 4 :

« Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire »

Le poète associe de manière inattendue les yeux de sa bien-aimée à l’adjectif « profonds », alors que les yeux ne sont pas creux.

D’autre part, au vers 7, la phrase n’a absolument aucun sens :

« L’été taille la nue au tablier des anges » et pourrait tout à fait faire penser à une phrase de cadavres exquis

Au vers suivant, c’est la comparaison employée qui est surprenante, puisque le point commun du « ciel » et des « blés » est la couleur bleue ; or, les blés ne sont pas bleus, contrairement à ce que ce vers pourrait nous faire croire.

C’est donc bien par ce qu’elles peuvent avoir d’inattendu et par leur force expressive que ces images nous font dire que le poème d’Aragon demeure influencé par le surréalisme.

 

« La courbe de tes yeux », quant à lui, est un poème publié par Éluard en 1926 ; donc, alors que celui-ci fait encore partie du mouvement surréaliste. Ce poème répond d’ailleurs pleinement aux caractéristiques de ce mouvement : les associations de mots y sont bien, en effet, inattendues, ce qui montre qu’il s’agit d’une expression qui s’établit au fil de la pensée de l’auteur, sans que celui-ci ne raisonne. Par exemple, au vers 8, des ailes, qui devraient plutôt créer de l’ombre, sont source de lumière ; tandis qu’au vers 11,

« Parfums éclos d’une couvée d’aurores », si l’on peut comprendre le rapprochement entre les mots « éclos » et « couvée », on constate surtout que ce qui fait l’harmonie de ce vers est davantage dû à des répétitions sonores ( « éclos / couvées » ; « éclos » / « aurore » ; « parfums » / « aurore » ) et à la douceur évoquée par les termes employés qu’au sens même de ces mots entre eux.

 

Quand il écrit « Notre vie » en 1947, par contre, Éluard a quitté le mouvement surréaliste depuis plusieurs années. Pourtant, certains passages de son poème révèlent encore une influence surréaliste. Par exemple, l’oxymore du vers 9 : « la mort vécue », qui pourrait être simplement l’expression du fil de la pensée de l’auteur. Ce peut être aussi le cas au vers 11 :

« Morte visible Nusch invisible et plus dure » , dans lequel quatre adjectifs (dont deux sont antithétiques) encadrent le nom de la femme-aimée, sans qu’un seul verbe n’apparaisse par ailleurs. A ce sujet, on constate que c’est l’ensemble de la 3ème strophe, à l’exception du dernier vers seulement, qui ne comporte pas de verbe conjugué. Comme la seule ponctuation présente dans ce texte est les points placés à chaque fin de strophe, on ne peut parler de phrase nominale. Mais l’on voit bien, néanmoins, que cette rareté du verbe rend la syntaxe ici peu ordinaire.

 

Le poème de Desnos enfin, intitulé « Jamais d’autre que toi », est très lyrique et élogieux, puisque le poète éprouve un amour fou pour celle qu’il aime. Ce thème de l’amour fou, à lui seul, est très présent dans le surréalisme ; il n’est qu’à rappeler le livre du même nom que Breton a publié en 1937.

Dans le poème de Desnos, c’est l’expression anaphorique « Jamais d’autre que toi » qui permet d’insister sur la présence quasiment obsédante, du moins en pensée, de la femme aimée. Le pronom « toi » indique d’ailleurs que le poème lui est adressé.

Le poème contient également des « marques » assez caractéristiques du surréalisme : par exemple, dans le verset 5, où les termes « moi sorti des forêts ténébreuses et des buissons d’orties » vient s’intercaler, comme en incise (mais il n’y a pas de ponctuation, dans ce poème …) entre « quand fatigué d’errer » et « je marcherai vers l’écume ».

On peut donc penser que le poète déstructure la phrase ordinaire, pour mieux libérer sa pensée. Quand ce n’est pas la syntaxe ordinaire qui est bousculée, c’est l’image et les termes qui lui sont associés qui peut surprendre ; comme au verset ligne 11 : à bien y réfléchir, on imaginerait mal un aigle « ronger » les barreaux de sa case avec son bec !...  On en arrive alors à se demander si l’exclamation « Quelle évasion ! » qui suit justement ce verset est juste la suite logique de l’image produite (l’aigle s’est évadé) ou ne correspondrait pas également à l’évasion poétique et onirique que le poète s’octroie !...

 

Pour conclure, ces quatre poèmes sont différents par leur forme et leur structure, mais nous pouvons considérer qu’ils sont tous, de façon plus ou moins prononcée, des poèmes surréalistes, ou, en tout cas, dans le prolongement de ce mouvement des années 1920 : les vers y sont libres, aucune forme n’y est fixe, il arrive que la syntaxe et la grammaire soit bousculées, pour mieux amorcer le rêve, l’image inattendue. Le sens découle alors davantage d’associations lexicales plus ou moins inouïes, et aussi de répétitions sonores et d’autres jeux d’échos que le lecteur peut pleinement apprécier, sans même chercher forcément à tout comprendre …

 

 

 

Publié dans exemple de M. Urnauer

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miromesnil 11/02/2016 14:39

Je ne vois pas comment on peut interprêter le vers dAragon "le ciel nest jamais bleu comme il l'est sur les blés" en disant que le poete attribue la couleur bleue au blé ou même qu'il s'appproche de cela, car ce qu'il dit est exactement le contraire. Cest à la fois une erreur de français et un contresens puisque c'est justement le jaune des blés qui, dans ce vers, pour le poète, rend le ciel plus bleu !