Mercredi 3 juin 3 03 /06 /Juin 14:16

 

APOLLINAIRE ( 1880  - 1918 )

 

 

 

Si je mourais là-bas …

 

 

Si je mourais là-bas sur le front de l’armée

Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée

Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt

Un obus éclatant sur le front de l’armée

Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

 

Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace

Couvrirait de mon sang le monde tout entier

La mer les monts les vals et l’étoile qui passe

Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace

Comme font les fruits d’or autour de Baratier

 

Souvenir oublié vivant de toutes choses

Je rougirais le bout de tes jolis seins roses

Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants

Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses

Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

 

Le fatal giclement de mon sang sur le monde

Donnerait au soleil plus de vive clarté

Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde

Un amour inouï descendrait sur le monde

L’amant serait plus fort dans ton corps écarté

 

Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie

 -- Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie

De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur –

Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur

Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

 

O mon unique amour et ma grande folie

 

                                                           30 janvier 1915, Nîmes.

 

 

   La nuit descend

   On y pressent

   Un long un long destin de sang

 

 

 

                                   Guillaume APOLLINAIRE, Poèmes à Lou, Poésie / Gallimard, 1969.

 

 

COMMENTAIRE COMPOSE D’UN ELEVE DE 1ERE EN 1986 …

 

 

 

Type d’épreuve : devoir sur table de 4 heures.

 

Note obtenue : 14/20 (seulement…)

 

Commentaire du professeur : « Bon travail. Votre commentaire est précis et intéressant ».

 

Sujet (d’époque) : « Vous ferez de ce poème un commentaire composé au cours duquel vous pourrez notamment étudier la vision qu’Apollinaire propose de sa mort, du souvenir qu’il laissera auprès de Lou et de l’avenir de cette femme »

 

 

Devoir :

 

Guillaume Apollinaire, poète contemporain né en 1880 et mort en 1918, a vécu très difficilement la guerre 14-18, pendant laquelle il était soldat parmi les autres. Mais, plus que les autres, il est resté le témoin oculaire, l’interprète de la guerre pendant laquelle, dans ses Poèmes à Lou, il délivre ses pensées, ses peurs, ses troubles.

Dans le poème en alexandrins « Si je mourais là-bas », composé de cinq strophes et d’un post-scriptum, il communique à sa maîtresse son obsession omniprésente de la mort, qu’il lie au dernier souvenir qu’aurait Lou de lui. Ainsi, il semble que c’est par ce souvenir qu’il vit encore. Mais c’est surtout grâce à l’amour qu’il n’a pas perdu tout espoir. Et c’est à travers son amour pour Lou qu’il veut oublier la tristesse et la misère. C’est aussi pour cette raison qu’il oppose la nature et le bonheur idéal à la mort et au malheur ; Apollinaire veut penser à tout ce qu’il aime et qui est beau, afin d’oublier la guerre, mais l’approche de la mort revient toujours à sa mémoire. Et ainsi, Apollinaire écrit pour Lou, à Nîmes, le 30 janvier 1915, un poème qui mêle espoir et désespoir, malheur réel et bonheur illusoire.

[commentaire du professeur (pour la partie en italique) : « Trop long. C’est déjà un commentaire. »]

 

 

Le poème d’Apollinaire est composé de cinq strophes, elles-mêmes composées de cinq vers en alexandrins. Les quatre première strophe sont conjuguées au conditionnel, tandis que la dernière strophe et le post-scriptum sont au présent. Mais le plus important, c’est que, dans toutes les strophes, les premiers vers illustrent le même thème : l’idée que le poète se fait de sa mort et le souvenir qui lui survit.

De nombreux mots sont répétés plusieurs fois tout au long du poème, surtout les mots « sang » et « souvenir », ce qui montre bien l’obsession de l’auteur pour l’idée de la mort, qui reste omniprésente au milieu des combats ou des moments de repos. Cette mort qui resterait anonyme et banale puisqu’elle n’a aucun endroit précis, ce dernier n’étant indiqué que par l’adverbe « là-bas », dans le premier vers : « Si je mourais là-bas sur le front de l’armée », et que le poète reprend au début de la dernière strophe. Ce là-bas, qu’on pourrait considérer comme un terme péjoratif, paraît indiquer que la mort n’a aucune importance.

Même l’horreur de la guerre ne semble plus faire un grand effet à Apollinaire, lorsqu’il écrit : « un obus éclatant sur le front de l’armée » ; ceci est un fait banal, en un tel endroit. Cependant, l’obus, auquel l’auteur ajoute un adjectif appréciatif, « bel », a tout de même pour fonction de tuer et reste un objet horrible et austère (sic), qui est embelli ici, comme s’il s’agissait de cacher son apparence meurtrière. Ainsi, l’auteur ne fait pas réellement référence à la guerre, dans le poème ; il veut surtout s’en détacher et recherche une raison, plus poétique, de sa mort :

« Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace

Couvrirait de mon sang le monde tout entier. », écrit-il.

Cette idée est reprise dans le premier vers de la strophe 4 : alors que le souvenir d’Apollinaire ne dépend que d’une seule personne, Lou, le monde entier, quant à lui, semble dépendre de son sang, destiné à embellir la vie et surtout la nature.

Le mot « sang », comme nous l’avons signalé, est repris plusieurs fois, et sous diverses formes : il se retrouve, de par sa couleur, dans « les soleils merveilleux », les « jolis seins roses » et surtout « les cheveux sanglants » de Lou. Le sang est d’une extrême importance dans le poème, et Apollinaire semble le voir partout.

Enfin, la mort se rattache donc au souvenir ; souvenir oublié qui marque une profonde tristesse et le fait que la vie n’a aucune importance réelle, surtout si elle ne laisse aucune trace. Mais avant tout, Apollinaire rapproche l’amour et la mort sans savoir lequel est plus fort.

 

 

Il semble que sa vie entière dépende des pensées de Lou et, en tout cas, du souvenir de sa vie passée avec elle : « Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie

De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur. »

Dans plusieurs vers, on discerne une forte passion, accentuée par la nostalgie et la solitude.

Ce sont aussi les mots employés qui donnent toute son importance à l’amour : « amour inouï », « merveilleux », « grande folie », « vive », « ardeur ». Mais ces mots sont opposés à « fatal », « sang ». Mots puissants par leur signification, où l’auteur puise ses dernière force. Le mot « éclaté » revient, quant à lui, avec différentes fonctions : une fois, c’est l’obus qui éclate, puis c’est le souvenir et, enfin, l’ardeur.

Cet amour passionné est aussi un amour charnel :

« Je rougirais le bout de tes jolis seins roses

Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants. »

Et aussi « L’amant serait plus fort dans ton corps écarté . »

C’est alors cette passion qui rattache Apollinaire à la vie et c’est Lou, la femme aimée, qui le rend encore fort. Lou qui reste présente et aimante, même lors des plus grandes angoisses et tristesses ; même cachée, comme c’est le cas dans le post-scriptum :

« La nuit descend

  On y pressent

  Un long, un long destin de sang. »

Avec cette acrostiche, Apollinaire rend un dernier hommage à sa bien-aimée, à travers des vers, pourtant, d’une profonde tristesse, d’une fatalité résignée.

Mais le poète se ment  aussi à lui-même et embellit cet amour fusionnel et fort, par exemple lorsqu’il écrit : « O mon unique amour et ma grande folie » alors qu’il a déjà aimé beaucoup de femmes, et notamment Annie Pleyden, dans sa vie. Aussi, lorsqu’il imagine :

« Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses

Rajeuniraient toujours pour leur destins galants. », il veut faire reculer l’impossible, le fait de ne pas vieillir, et semble s’abandonner à une folie mesurée. Ces rêves impossibles, d’ailleurs, sont tous associés au conditionnel, mode employé aux quatre premières strophes, de sorte que l’adverbe hypothétique « si » qui introduit le poème se poursuit tout au long de celui-ci. De ce fait, on perçoit que l’auteur rêve démesurément, pour mieux fermer les yeux face à une réalité violente. On pourrait presque évoquer un idéal poétique proche du romantisme, qu’on retrouve, par ailleurs, à travers l’importance accordée à la nature et à la beauté, dans ce poème.

 

 

Ainsi, le sang prend toute son importance par le fait qu’il fasse vivre le monde entier et rende la nature plus belle ; d’après Apollinaire, celui-ci « Couvrirait de mon sang le monde tout entier

La mer les monts les vals et l’étoile qui passe

Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace »

Ou encore : « Donnerait au soleil plus de vive clarté

Aux fleurs plus de couleurs plus de vitesse à l’onde. »

Si le sang prend quasiment un caractère divin, il apparaît comme un bien précieux et indispensable au monde. Il n’est plus seulement source de vie pour l’homme ; il lest devenu pour toute la nature, le monde entier. Plus encore, c’est aussi la définition même du bonheur :

« mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur », affirme le poète.

Mais il n’est en fait qu’une image, plus ou moins romantique, qui tient lieu de symbole et de dernier secours face à une vie devenue fragile.

Il en va de même pour la nature. Elle se présente à nous sous forme de clichés, de lieux communs très souvent utilisés en poésie. Mais ces lieux communs prennent une valeur particulière dans ce contexte, étant donné que le danger pressenti par celui qui les évoque est bien réel, les pensées et les rêves tout à fait sincères et la mort proche, peut-être. Cet idéalisme, revendiquant la beauté simple d’une nature qui n’aurait pas d’importance et serait peut-être, considérés comme le fruit d’une imagination médiocre, dans d’autres circonstances, devient fort car le lecteur discerne que, dans l’esprit du poète, il reste la seule valeur immatérielle d’une vie sans espoir.

Ce poème, écrit avec des mots simples, des images et des symboles très souvent rencontrés dans la poésie traditionnelle, mais une conception de l’amour peut-être plus élargie qu’à l’ordinaire, nous figurent bien l’immense fatigue et le profond désespoir de l’auteur d’Alccols, dont l’inspiration semble presque s’être tarie,  si l’on compare ce poème aux poèmes d’une remarquable originalité qu’il a pu écrire avant la guerre.

Cependant, les images sont d’une grande force, comme on peut le constater dans cette comparaison :

« un bel obus semblable aux mimosas en fleur. »

Il semble que l’auteur ait voulu rêvé en utilisant des images simples et belles, afin de mieux oublier une réalité cruelle et aussi, qu’il a préféré donner plus de forces aux mots et à leurs fonctions poétiques, qu’à l’imagination à laquelle il avait auparavant coutume de recourir.

 

En écrivant le poème « Si je mourais là-bas » durant la guerre 14-18, Apollinaire s’est adressée à sa maîtresse, Lou, pour mieux oublier, l’espace d’un instant, les horreurs de la guerre. Ce faisant, il a composé un poème simple, beau et fort ; rempli d’images, de symboles, de nature, d’amour … mais aussi de sang et de mort, omniprésents. C’est ainsi qu’il donne lui donne toute sa valeur, toute sa force de suggestion. Contrairement aux poèmes d’Alcools, celui-ci est en effet moins « fou », mais plus passionné, moins compliqué, mais plus désespéré que « La Chanson du Mal-aimé », par exemple. Ici, le poète attend sa mort et veut lui donner un sens, même illusoire, en s’attachant à son ultime espoir : l’amour ; même s’il lui faut, pour cela, s’enfermer dans un rêve sans grande envergure. Car ce rêve, à la fois assez ordinaire, mais beau et émouvant, lui sert surtout à cacher une réalité quotidienne atroce. Il renferme une immense tristesse, à l’intérieur de laquelle Apollinaire se rattache à un amour perdu, plus peut-être par instinct de survie que par nostalgie. Et quand on soupçonne tout ce que la guerre peut faire endurer, on se dit qu’il est normal pour un soldat fatigué et angoissé par la mort, surtout quand il est poète, de se donner le pouvoir de rêver. C’est peut-être dans ces circonstances là que la poésie prend toute sa valeur, et qu’elle se fait porteuse d’une beauté touchante et d’un espoir toujours renouvelé.  

 

Par 1ères S2 et S3 - Publié dans : exemple de M. Urnauer
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