Ils m'ont dit. Sengat Kuo (Jeanne)

Publié le par 1ères S2 et S3

François Sengat Kuo est camerounais né en 1931 , diplomate et homme politique. Il s’est battu pour son pays et a notamment participé à la décolonisation. C’est aussi un poète et écrivain reconnu.


Ils m’ont dit


Ils m’ont dit

tu n’es qu’un nègre
juste bon à trimer pour nous
j’ai travaillé pour eux
et ils ont ri
Ils m’ont dit
tu n’es qu’un enfant
danse pour nous
j’ai dansé pour eux
et ils ont ri

Ils m’ont dit
tu n’es qu’un sauvage
laisse-là tes totems
laisse-là tes sorciers
va à l’église
je suis allé à l’église
et ils ont ri

Ils m’ont dit
tu n’es bon à rien
va mourir pour nous
sur les neiges de l’Europe
pour eux j’ai versé mon sang
l’on m’a maudit
et ils ont ri

Alors ma patience excédée
brisant les nœuds de ma lâche résignation
j’ai donné la main aux parias de l’Univers
et ils m’ont dit
désemparés

cachant mal leur terreur panique
meurs tu n’es qu’un traître

meurs…
pourtant je suis un hydre à mille têtes.

 



« Ils m’ont dit » est un poème du recueil Anthologie africaine. Son thème est celui de la décolonisation et des injustices appliquées aux africains.

 

C’est un poème moderne et engagé qui n’a pas de structure précise. Sa versification est donc libre, les mots ne riment pas forcément. On pourrait croire à un poème en prose mais il est pourtant présenté sous forme de cinq strophes.

Les trois premières strophes sont composées de façon similaire, elles débutent par « ils m’ont dit »et se terminent par « ils ont ri ». Cette répétition assure le bon déroulement du poème. La dernière strophe apparait alors comme un dénouement. Le temps utilisé est ici le passé composé qui exprime une action passée mais proche. En effet, l’abolition date seulement de 1848.  Le sujet n’est pas défini : utilisation du « ils » qui renvoie aux colons et du « on » pour les nègres . Ceci affirme une généralisation. Le poète utilise un langage courant plutôt cru « trimer ».

Ce texte fait penser à un réquisitoire car il met en accusation  la traite négrière et prône l’égalité raciale. C’est à la fois une plainte et une révolte.

Dans les trois premières strophes l’auteur établit une critique de la barbarie humaine,avec une progression dans l'atrocité. Au départ l'esclave travaille pour les blancs ensuite il devient leur jouet et va même jusqu'à mourir pour eux à la guerre en Europe , pour une cause qu'il ne connait même pas. Des colons qui obligent le nègre à s’habituer à leur culture « va à l’église ». Ils ne le considèrent pas « tu n’es qu’un sauvage » / « tu n’es bon a rien », lui donnent des ordres «  danses pour nous » et se moquent sans cesse « ils ont ri » .Le nègre apparait alors , seul et obéissant  « j’ai travaillé pour eux ». On voit là l’idée de supériorité de la race blanche.

Les deux dernières strophes bouleversent le poème. On est face à un retournement de situation. L’espoir d’une fin heureuse. La liberté, l’émancipation enfin atteintes? On reste un peu sur sa fin. Le nègre brise ses chaines et se révolte avec ses frères "donnant la main aux parias de l'univers". Les colons se retrouvent en situation d’infériorité, ils ont peur « cachant mal leur panique ». Le poème s'achève avec la phrase " tu n'es qu'un hydre à mille têtes", on y voit un pléonasme. Un hydre est un animal fabuleux a plusieurs têtes qui renaissent quand on les coupe. Or le "mille têtes" qui suit accentue l'idée que tous les noirs soient unis pour un seul et même combat. Plus rien ne peux les atteindre, ils sont indestructibles.

J’ai choisi ce poème pour son originalité, pour sa forme libre, sa modernité. Je le trouve étonnamment puissant et touchant d’autant plus lorsqu’on sait que son auteur est d’origine camerounaise et qu’il défend le passé de son pays, le sien peut être, celui de sa famille surement. Aujourd’hui les mentalités ont évolué certes mais elles restent parfois bloquées dans leur stupidité. Pour lutter contre les discriminations et combattre la différence : l’écriture et le partage restent des moyens très efficaces.

L’image associée appuie sur le fait d’être enchainé, prisonnier, attaché et peut faire référence a l’avant dernière strophe du poème « brisant les nœuds de ma lâche résignation »

 

 

 

 

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julien 16/05/2016 14:57

en quelle année le poème a été crée .merci

dannflo 06/03/2017 20:39

Au faite le poeme faisant partie des Fleurs de laterite a été écrit en 1954 donc 1971 ist falsch

Manon 28/05/2016 17:47

En 1971. De rien.