Les deux amis- Jean de La Fontaine (Sara)

Publié le par 1ères S2 et S3

     Deux vrais amis vivaient au Monomotapa :
     L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre :

                 Les amis de ce pays-là
                 Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
5    Une nuit que chacun s'occupait au sommeil,
     Et mettait à profit l'absence du soleil,
     Un de nos deux Amis sort du lit en alarme ;
     Il court chez son intime, éveille les Valets :
     Morphée avait touché le seuil de ce palais.
10  L'ami couché s'étonne, il prend sa bourse, il s'arme ;

     Vient trouver l'autre, et dit : Il vous arrive peu
     De courir quand on dort ; vous me paraissez homme
     A mieux user du temps destiné pour le somme :
     N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?
15  En voici. S'il vous est venu quelque querelle,
     J'ai mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point
     De coucher toujours seul ? Une esclave assez belle
     Était à mes côtés ; voulez-vous qu'on l'appelle ?
     Non, dit l'ami, ce n'est ni l'un ni l'autre point :
20              Je vous rends grâce de ce zèle.
     Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu ;
     J'ai craint qu'il ne fût vrai, je suis vite accouru.
              Ce maudit songe en est la cause.
     Qui d'eux aimait le mieux ? Que t'en semble, lecteur ?
25  Cette difficulté vaut bien qu'on la propose.
     Qu'un ami véritable est une douce chose!
     Il cherche vos besoins au fond de votre coeur ;
                Il vous épargne la pudeur
                De les lui découvrir vous-même.
30              Un songe, un rien, tout lui fait peur

                Quand il s'agit de ce qu'il aime.

Illustration de François Chauveau (1613-1676)

Commenter cet article