Il y a - Apollinaire [Ophélia]

Publié le par 1ères S2 et S3

Il y a

    Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
    Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles
    Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour
    Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus autour de moi
    Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants
    Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Gœthe et de Cologne
    Il y a que je languis après une lettre qui tarde
    Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour
    Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
    Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour des pièces
    Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l'Arbre isolé
    Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l'horizon dont il s'est indignement revêtu et avec quoi il se confond
    Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
    Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T.S.F. sur l'Atlantique
    Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils
    Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico
    Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
    Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
    Il y a des croix partout de-ci de-là
    Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
    Il y a les longues mains souples de mon amour
    Il y a un encrier que j'avais fait dans une fusée de 15 centimètres et qu'on n'a pas laissé partir
    Il y a ma selle exposée à la pluie
    Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours
    Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur
    Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos
    Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais été à la guerre
    Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales
    Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s'ils les reverront
    Car on a poussé très loin durant cette guerre l'art de l'invisibilité



"Obus couleur de lune", Calligrammes (1918)
Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)

Yahne Le Toumelin - Ascenseur (2003)

       

        Guillaume Apollinaire (Wilhelm de Kostrowitzky) est né en août 1880 à Rome. Il est le fils d'un officier italien et d'une aristocrate polonaise. A Paris, Apollinaire se lie aux milieux artistiques : il est ami de Picasso par exemple.
C'est en 1913 qu'Apollinaire connaît le succès avec la publication d'Alcools.

En novembre 1914, Apollinaire s'engage dans la Grande Guerre, où il écrit de nombreux poèmes à Lou (Louise de Coligny-Chatillon). Blessé, il meurt en 1918, emporté par la grippe espagnole, après avoir publié son dernier recueil Calligrammes.

Il s’agit d’ailleurs de ce recueil que provient le poème Il y a.

 

        Tout d’abord, ce poème possède une organisation, si il en a une, très étrange. En effet, on ne distingue pas de séparation strophique, puisqu’il s’agit, si l’expression le permet, d’un seul bloc de trente vers.

Ensuite, la structure des vers est libre – c’est le moins que l’on puisse dire – car le nombre de syllabes est modifié d’un vers à un autre. Effectivement, le vers le plus court est un heptasyllabe alors que le vers le plus long compte trente-six syllabes.

De plus, l’absence de ponctuation et de rimes, ainsi que la négligence des vers, pourrait faire penser que le poème de Guillaume Apollinaire est en prose.

En outre, même si durant presque tout le poème, Apollinaire se montre plutôt descriptif à première lecture, avec l’expression « Il y a », pratiquement tous les vers se veulent dénonciateur, comme
« Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico » (v. 16).

A la fin du poème, correspondant à l’arrêt de l’emploi de « Il y a », c’est-à-dire aux vers 29 et 30 :

« Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s'ils les reverront

Car on a poussé très loin durant cette guerre l'art de l'invisibilité », le texte devient polémique, cela signifie qu’Apollinaire marque de manière claire son désaccord sur un sujet grave qu’est la guerre.

 

        La particularité que je vois en ce poème est d’ailleurs la principale raison de mon choix. Durant le poème, Apollinaire fait défiler différentes images grâce à l'anaphore "Il y a", présente à chaque début de vers, hormis les deux derniers. Guillaume Apollinaire réalise de manière stupéfiante et très plaisante cette figure de style.

En effet, ce dernier arrive à placer une succession de vingt-sept "Il y a" et d'un "Il y avait" sans donner au lecteur une impression d'énumération.

De plus, le poète allie dans ses vers des images vraiment contrastées. On observe majoritairement des tableaux choquants de la Première Guerre Mondiale, avec par exemple les horreurs du champ de bataille présentes dans les vers: "Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus autour de moi" (v. 4) ou bien "Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants" (v. 5); ainsi que les conditions de vie abominables des tranchées avec "Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils"
(v. 9), ainsi que "Il y a ma selle exposée à la pluie" (v. 17).

Au milieu de ces images si difficiles à imaginer, Apollinaire ajoute des allusions à sa bien-aimée, et ce à plusieurs reprises, comme dans les vers "Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour"
(v. 8) ; "Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour" (v. 13), ou encore
"Il y a les longues mains souples de mon amour" (v. 21).

Il s'agit alors de ce qui m'impressionne le plus dans ce poème. En effet, bien qu'il soit poète, Apollinaire - contrairement à la quasi totalité des témoignages de la Grande Guerre où les soldats affirment avoir perdu leur humanité - parvient à intégrer un soupçon d'amour au sein d'une des pires monstruosités qui soient.

 


        Etant déjà à la base une œuvre splendide, cette peinture abstraite de Yahne Le Toumelin illustre aussi, je trouve, idéalement bien la principale facette que j'apprécie du poème. En effet, ce mélange du rouge et du noir ainsi entrelacés peut servir d'allégorie de la Violence, l'Horreur, et donc le contexte terrifiant de la guerre. La tache blanche au milieu correspondrait alors à tout l'espoir que le poète mise sur l'amour de sa chère et tendre.
On retrouve donc la tache amoureuse au milieu de ce pittoresque capharnaüm. Cette représentation implicite de ma vision du poème aurait tout aussi bien pu être représentée par une bougie unique luisant dans la pénombre totale, ou encore une goutte d’eau au beau milieu d’un désert aride.

 

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M. Urnauer 28/05/2009 12:31

Très très très très très bien,
et merci à toi de m'avoir fait découvrir ce tableau.
J'ai hâte, à présent, de mieux découvrir son auteur.

Juste une petite correction syntaxique à faire : "Il s’agit d’ailleurs de ce recueil que provient le poème Il y a." ==> plutôt : " C'est d'ailleurs de ce recueil que provient le poème "Il y a " "