Une Charogne de Charles BAUDELAIRE

Publié le par Laurent URNAUER


Rembrandt ( 1606-1669) , Le boeuf écorché ( 1665)


XXIX - Une Charogne


Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux:
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,


 

Le ventre en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.


Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint;


Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.


Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.


Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s'élançait en pétillant
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.


Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.


Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.


Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.


- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!


Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Apres les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.


Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés!


Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire



Douze quatrains en vers libres, où se succèdent alexandrins et octosyllabes, dans un poème au rythme néanmoins régulier, aux rimes croisées, suffisantes, le plus souvent, et même riches parfois (  "bataillons / haillons" ) ; jeu sur les homonymes, également ( avec grâces / grasses , ou encore vague / vague ). Quand Baudelaire nous parle de la mort, il le fait avec virtuosité, et un soupçon de provocation, il est vrai, prouvant ainsi que, à travers le prisme verbal de la poésie, même la pourriture peut devenir belle. Les fleurs du mal (ces fleurs de rhétorique, qui peuvent tout rendre beau, à l'aide des mots qu'elles agencent et des images qu'elles véhiculent) n'ont jamais aussi bien porté leur nom : elles se font vénéveuses, mais ô combien esthétiques !...
Ici, s'entrechoquent les champs lexicaux de la Nature ( "matin d'été, sentier, cailloux, soleil, ciel, herbe, floraisons , ..." ) et de la Mort, - et pas n'importe quelle mort, mais une mort en état de décomposition avancée - ( "charogne, pourriture, carcasse, ossement, squelette" ), auquel vient s'ajouter celui de la sensualité ( " comme une femme  lubrique" ; "corps enflé d'un souffle vague" ; "les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve".) Se mêlent aussi des termes à connotation méliorative ( " ce beau matin d'été si doux ; "carcasse superbe" , "rêve") et d'autres à connotation nettement négative  ( " charogne infâme ; " horrible infection" ; "ventre putride "), comme s'il s'agissait de mettre en évidence que deux points de vue s'opposent, ici : celui du poète esthète et celui de la femme aimée.
Car c'est bien en esthète que le poète admire ce corps en putréfaction qu'il croise : par les mots qu'il utilise, la façon dont il les agence, et dont il (re)donne vie, forme, force et chaleur à cette carcasse "superbe" que même le soleil semble divinement caresser. Les comparaisons qu'il utilise sont tout autant éloquentes, notamment aux strophes 7 et 8, ou le poète fait clairement allusion à "l'artiste" qu'est le peintre.
Faire du cadavre un objet esthétique avait justement été l'objet d'une série de tableaux du célèbre peintre flamand Rembrandt, qui traita pour la première fois de ce thème en 1638. Peu de temps avant, en 1632, il avait également réalisé " La leçon d'anatomie du professeur Tulp", où l'on voyait sept personnages (un peu vieux pour être encore des étudiants ...) se pencher sur un cadavre que le maître ouvrait ... Drôle de nature morte que ce "boeuf écorché" que j'ai choisi comme image pour l'associer au poème de Baudelaire, n'est-ce pas ?... ^^  Tout rapproche ces deux oeuvres : le projet esthétique et, surtout, la façon dont la lumière (ou le solei) semble vouloir magnifier ce corps écartelé, exhibant ses entrailles.
Nous pouvons également rappeler qu'à la même époque de Baudelaire, Zola s'était "amusé" à décrire très précisément, et avec l'esthétique qui caractériserait le mouvement naturaliste, le quotidien d'une morgue, dans Thérèse Raquin.
Dans un monde où l'on cherche le plus souvent à l'évacuer, la rejeter, l'oublier (sous toutes les formes de divertissements possibles, particulièrement) , la mort fascine. Notamment les artistes. Rappelons également que dès le XVIe siècle, les peintres, surtout, n'hésitaient pas à placer dans leur tableau un crâne humain, pour rappeler que nous sommes tous mortels et que, parmi tout ce qui nous agite, beaucoup de choses sont vaines et superflues ... On en fit même un thème pictural, auquel on donna justement le nom de "vanité " (surtout  apprécié par les artistes baroques) ... C'est aussi au XVIè siècle que les poètes, reprenant leurs modèles qu'étaiten le poète italien Pétrarque, et (allons encore plus loin) le poète latin Horace, remirent au goût du jour le Carpe Diem ( "cueille le jour" ; cueillez la rose, mignonne), où le poète s'emploie à montrer à la femme qu'il cherche à séduire qu'il vaut mieux profiter de la vie maintenant ( tant qu'elle est jeune et désirable) , que plus tard, où cela risque de n'être pas tout à fait pareil !... Comme on peut le voir, Baudelaire, une fois de plus à la fois transgressif et fidèle à la tradition poétique, reprend le thème pour le pousser plus loin !...

Publié dans exemple de M. Urnauer

Commenter cet article